Le Cri du crapeaud

Extrait du livre


Le cri du crapaud – édition du Menhir – 2015
Roman autobiographique (et de fiction).
L’histoire d’un trentenaire qui souhaite se venger. L’histoire d’un enseignant qui souhaite tout plaquer. L’histoire d’un couple un peu compliqué. L’histoire d’une ville en train de saturer. L’histoire de gens trop alcoolisé. L’histoire de la vie, en générale.


 

 » C’était durant une de ces chaudes journées d’été, lorsque le soleil de plomb commence à redescendre, laissant flotter sur la ville une chape dorée et poussiéreuse. J’avançai sur le petit chemin qui nous permettait de rejoindre le stade de foot le cœur léger. Je m’imaginais courir avec les autres gamins, dribbler et enfoncer habilement le ballon au fond des cages.
A l’intersection de ce qui devait me conduire au bonheur, je tombai nez à nez avec trois adolescents qui furent surpris de me voir aussi joyeux.

L’épaisse chaleur écrasante de cette fin de journée nous tombait sur la gueule. L’un des trois s’approcha, étrangement, les deux autres lui hurlaient dessus. Sur sa tête énorme, une espèce de barre épaisse surplombant de petits yeux noirs sombres dessinait de volumineux sourcils. A quelques centimètres des miens, ses pieds se figèrent dans cette crasse estivale. Immobile, le visage nerveux et vaguement inquiétant, il m’affligea une première série de claques épaisses et lourdes qui déchaîna aussitôt la frénésie de ses compagnons.

Un vent sec vint gonfler sa chevelure. Au loin on entendait les autres enfants hurlés de joie. J’étais paniqué. Mes jambes tremblaient, la suite fût brève. Des coups de poings suivis d’une série de coups de pieds dans mon jeune squelette en formation. Je fus projeté au sol comme un simple débris métallique. Le soleil était haut dans un azur immobile et moi et mon menton tremblotant nous n’étions qu’un objet cassé. Figé. Inoffensif. Incapable de mouvement. Un sale pantin cassé en sang. Un pantin qu’un bébé trimbale au sol, en prenant le soin délicat de le cogner sur chaque meuble, sur chaque coin de mur. Le sang giclait dans ma bouche comme lorsque éclate une grenade. A terre je voyais mon sang couler dans le sable et les graviers. Peu à peu le tissu urbain s’effilochait. A ras du sol je discernait juste une pâle nappe de pollution qui mêlée à la poussière donnait au soleil d’étranges teintes colorés. Je flottais ailleurs, très loin de cette réalité.
Et subitement il y eut un silence lourd et honteux.
Ce fut pour moi un horrible glissement vers la douleur. Mes paupières frémissantes et mes coups d’œil soucieux chassaient la saleté repoussante mais l’air me rongeait les yeux. Je chialait du sang. Mes mains pissaient dans ce terrain pierreux et mon corps en feu gigotaient convulsivement à la recherche d’une éventuelle clémence.
Au bout d’un court instant, l’adolescent se mit à crier. Aussitôt des frissons parcoururent mon échine. Des spasmes déchirant me secouèrent le corps. Au sol, je ne percevait qu’une flasque lumineuse qui s’agitait sur ses jambes en mouvement et comme si j’étais plongé dans une baignoire, je n’entendais qu’une lointaine voix sourde. Je me sentis rachitique, coquille d’œuf, insecte blessé, microbe, humiliation, filament glaireux, alors je laissais aller le monde. Je perdis connaissance lorsque son genou s’écrasa dans mon crâne.
Je me suis réveillé dans un lit d’hôpital. Une chambre toute blanche, des murs tout blancs. Des fleurs sur une petite table de chevet et une porte close avec derrière quelques ombres immobiles. Par la fenêtre, un ciel bleu absolu et un grand soleil. Lorsque je pris conscience de mes bandages, je me mis à sangloter. Mon corps se réveillait, la douleur aussi.

Les médecins racontèrent à mes parents que c’était un miracle que je sois encore en vie. Une volonté de Dieu. Mais Dieu, je n’en avais plus rien à foutre. J’avais onze ans et mon corps était broyé. J’avais ce visage d’adolescent incrusté dans mon cerveau et pour vivre en paix avec moi-même, je n’avais qu’une seule solution. Cela prendrait du temps mais je m’étais juré qu’un jour je le massacrerai.
Chapitre 1 :Vingt ans plus tard.
C’est de famille, j’affectionne la pendaison mais chez moi les poutres sont moisies et puis je n’ai pas de corde ou peut-être dans la cave, je ne sais pas.

J’habite dans l’interzone entre la campagne et la banlieue, j’ai 31 ans, je suis chômeur et hétéro. A l’âge de onze ans dans mon lit d’hôpital, j’ai découvert l’écriture. La vraie. Les mots bruts et les phrases courtes. Je ne voulais pas devenir écrivain, je voulais simplement écrire. Peindre ce monde et sa bestialité. Exprimer ma liberté. Cracher à la gueule de mon époque. Vivre dans la fiction de ma réalité. Fuir pour oublier ce mal qui me bouffait.
Vingt ans après, j’ai échangé mon critérium contre un clavier d’ordinateur. Et cette vilaine passion aussi redoutable qu’elle soit m’est salvatrice. Elle seule aujourd’hui me maintient encore en vie. A la vie, à la mort.
Je m’appelle Ethan. Je vis en couple dans une petite maison à la sortie de cette ville, où tout le monde semble se connaître. Une espèce de village à grande échelle. Moi ? Afin de fuir cet esprit de clocher, je vis au jour le jour en espérant que chaque soir, mes nuits soient plus longues.

Chaque soir, à la lisière du crépuscule, parmi les sombres inconnus, je foule les trottoirs en laissant la ville me recouvrir de son manteau lumineux. Je déambule sous la lune et je regarde paisiblement le monde chercher sa fortune. Des hommes promènent des chiens en laisse, des jeunes titubent, des clochards dorment sur des cartons humides, des putes tortillent leurs petits culs, des mémés semblent perdues, des enfants derrière les fenêtres lorgnent l’interdit, des rats se goinfrent.
Chaque soir, je marche dans ce parc d’attraction au ciel noir et tendu. »

 

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