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UN HOMME JALOUX – Chapitre 2

2.

Son visage se fit fouetter par des branches d’arbres. Son ventre l’assommait de douleur. Elle s’arrêta pour souffler. Le silence de la forêt avait un caractère étrange de calme et de terreur imminente. Elle vit au loin, à travers le sous-bois, des taches d’ombres sous la lune naissante : l’étang et les rares arbres autour. Elle se retourna subitement et devina une présence à quelques pas. On l’observait. Elle reprit sa course en direction de l’obscurité. Plus elle fuyait, plus elle sentait des yeux se poser sur elle et l’observer, la dénuder et rentrer en elle comme des vers grouillant dans une chair rongée jusqu’à l’os. Ils la recouvraient de leurs regards malsains et dansaient en elle. D’un coup, elle pressentit la fin. Au milieu de nulle part. Noyée dans la noire, elle perçut quelques bruissements de feuillages, plusieurs éclats de branches. Des pas se rapprochaient. Elle resta blottie, sans rien dire, tremblotant. Elle s’allongea au sol et rampa lentement près d’une souche morte. Elle perçut la lueur de la torche de Gaspard et crut perdre connaissance. Il était à dix mètres environ.

Il marchait doucement en balayant avec la lumière chaque centimètre du bois. Elle n’aperçut pas son visage, juste le contour d’une silhouette sombre à peine visible. Elle rentra ses jambes dans la souche d’un arbre mort de manière à se fondre dans la forêt. Les secondes devinrent des heures. Il passa tout proche et elle vit ses yeux évasifs, assoiffés de violences. C’était une bête affamée par ses démons nécessitant un traitement de choc, une thérapie ou un internement. Un picotement lui parcourut le dos. Elle mit sa main sur son ventre et souffla. Tout près de Marie, Gaspard agita sa lampe frénétiquement et disparut derrière des arbres. 
 Lorsqu’elle estima être en sécurité, Marie retira ses jambes de la souche humide et pourrie. Elle pensait pouvoir rejoindre la route puis la maison. Appeler la police. S’emparer du fusil de chasse dans l’armoire et se défendre. En fait, elle ne savait pas trop. Attendre toute la nuit, blottie au sol, aurait été plus judicieux, mais elle sentait des bêtes minuscules, gluantes comme des blattes, parcourir ses jambes et grimper sous ses habits. Elle avait tenu le moment où Gaspard était passé à proximité, mais maintenant, la lumière était à vingt mètres. Elle se leva et partit en courant. 
Il se retourna et cria. « Je croyais que tu m’aimais ! ». 
 Au lieu de hurler, elle vit son corps s’effondrer comme un pan de mur tout entier. Son esprit s’envolait et son squelette, maintenu dans la boue quotidienne d’une relation platonique et destructive, durant dix ans, se liquéfiait. D’un coup, tout était apparu clairement. Oui, elle lui avait menti. Dès la première fois où il avait levé la main sur elle, il avait savonné la pente glissante vers la séparation. Elle avait rêvé fuir et il lui fallut un coup de foudre avec un homme plus jeune pour l’amener à rompre. Peu à peu, elle avait vu, l’autre côté de la rive. Elle pouvait vivre une vie plus colorée et plus paisible. Rien que d’y penser, elle avait eu la gorge serrée. Dix années dans le mensonge. Deux enfants avec un homme horrible. L’amour ne rendait pas aveugle, il lui avait arraché les yeux.
Marie galopa en direction de la ferme. Elle tourna sa tête de gauche à droite, affolée. Lorsqu’elle vit le visage de Gaspard, il était tout près, sur le chemin en terre menant à l’étang. Il s’éclairait la figure, comme durant les soirées d’Halloween où les enfants jouent volontairement à se faire peur. Elle réussit à sortir de la forêt. Ses pieds foulèrent le béton usé. Des phares de voitures arrivaient dans sa direction. Des gouttes de pluie tombèrent légèrement. Lorsqu’elle se retourna une énième fois, Gaspard était à quelques centimètres et souriait comme « un foutu taré ». Ses doigts boudinés tapotèrent sur son front : 
 – Tu me fais courir ?
– Gaspard, t’es taré, sérieusement ! Je vais arrêter la voiture, dit-elle en se cambrant et en haletant.
Une grosse goutte lourde et froide tomba sur la joue de Gaspard. Elle roula sur son nez et glissa près de sa lèvre. Il la regarda et fit semblant de pleurer. 
 – Ouh, j’ai peur… 
Elle souhaita partir en courant, il la renversa sur le bas côté.
La voiture pénétra le petit chemin en terre conduisant à l’étang. Gaspard, collé à genou derrière Marie, la tenait par la taille d’un bras et la bâillonnait d’une main. S’abritant entre les branches et les troncs, ils regardèrent le véhicule avec attention. La pluie martelait le pare-brise. Le conducteur ouvrit sa vitre, passa une main à l’extérieur. La musique rythmée battait fort. Marie gesticula dans tous les sens en produisant de sourds grognements. Gaspard était impassible. Plus elle bougeait et plus il la serrait contre lui. Les membres de Marie commencèrent à s’agiter. Ses doigts étaient pris de soubresauts incontrôlables. Son esprit lui ordonnait de fuir au plus vite. Son corps, immobilisé par la force de son ex-conjoint, ne pouvait effectuer le moindre mouvement. Elle se sentait paralysée. Des larmes, jaillir de ses yeux. Il lui chuchota dans l’oreille de se calmer, qu’il ne lui ferait pas de mal, « C’est Giraud et ses potes », murmura-t-il pour la rassurer.
Lorsque la voiture fit demi-tour, elle s’arrêta devant le portail de la ferme, le conducteur klaxonna, et parti en dérapage sur la route enherbée. Les feux arrière du véhicule suffisamment loin, Gaspard libéra Marie de son étreinte. Elle mit les mains au sol et se surprit à effectuer un cri animal, préhistorique. Ce bruit était sorti de ses tripes. Elle gémissait comme une louve protégeant ses petits. Elle sentit la rage l’envahir et lui rôtir ses tempes. 
Gaspard demanda furieusement : 
 – ça été dur de te retrouver ! Tu vas pas t’enfuir comme ça ? Et mes enfants ? 
 – Stop Gaspard ! Stop ! Le médecin m’a dit de ne pas m’agiter. J’ai mal au ventre, bordel ! glapissait Marie. 
 – Comment t’as osé me faire ça ? 
 – Mais tu croyais quoi ? T’es qu’un jaloux, un pauvre type ? Va crever ! Se mit-elle à hurler. Oui, j’ai vu un autre homme et je suis avec lui aujourd’hui et enfin, je suis heureuse ! Tu comprends le terme « heureux », lui il ne me fait pas chier ! hurla-t-elle en sanglot. Nos enfants sont chez ma mère.
Gaspard ne put se retenir. Son uppercut crocheta le menton de Marie et sa gauche assomma sa tempe d’un direct très précis.
Elle s’écroula et vit une centaine d’étoiles dans la lueur de la lampe torche. Elle balayait la forêt et les images qu’elle mettait en valeur, lui faisait penser à des guirlandes de feuillage flottant dans un ciel étrange et mystérieux. Elle perdait la tête. Il fallait fuir. La peur glissait en elle et inhalait ses interprétations de la réalité. Tout lui parut surréaliste. Oui, elle rêvait. D’ailleurs, elle allait se réveiller et tout reprendrait son cours. 
 C’est le cri des corbeaux qui lui rappela la cruelle réalité dans laquelle elle était plongée. Elle était inconsciente, dans un coma passager, mais elle n’était plus là.

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